Ce qu’est regarder – Bridget Riley

Bien avant de voir une peinture majeure, ressentir le besoin de partager une expérience, connaître l’excitation de l’invention ou peindre ma première aquarelle, j’ai eu la chance de découvrir ce qu’est regarder – parfois on peut, d’un coup d’oeil, voir plus qu’avec l’examen minutieux de mille détails.
J’ai passé mon enfance en Cornouailles, c’était bien évidemment l’endroit idéal pour faire de telles découvertes. Les changements dans la mer et le ciel, le littoral qui se déploie de l’immense à l’intime, les bosquets et les vallées secrètes; tout ce que j’ai vécu là-bas a formé la base de ma vie visuelle:

-Nager dans les reflets comme des soucoupes ovales, qui tanguent et brillent sur la surface de la mer, et remontent aux couleurs qui sont à l’origine de ces reflets. Quelques-uns proviennent directement du ciel et des nuages multicolores, d’autres des verts dorés de la végétation des falaises, d’autres encore des algues rouges-oranges sur les bleus et les violets des rochers proches, et , au milieu de tout cela, il y a les véritables teintes de l’eau, selon ses différentes profondeurs, selon ce qu’il y a en dessous. Tout ce complexe élusif, instable, vacillant, est sujet aux qualités changeantes de la lumière elle-même. Par une belle journée d’été, par exemple, tout est éclaboussé du scintillement de l’intense lumière du soleil et de ses minuscules points d’ombre quasi noirs -c’est comme si on nageait à travers un diamant.

-Se promener à l’aube sur les falaises quand les pas laissent une empreinte curieuse, plate, lourde et verte dans le turquoise nacré de la rosée.

-Regarder directement vers le soleil par-dessus un premier plan de rochers découverts par la marée -tout est réduit à un contraste violent de noir et blanc, parsemé, par-ci par-là, du chatoiement de l’eau.

-Plonger dans le monde minutieux, jaune et gris des lichens, qui incrustent les rochers et les racines d’arbres comme le plus fin travail d’un orfèvre, rehaussé par le vert soudain d’une motte de mousse.

-Plonger un seau dans l’eau peu profonde et voir soudainement une tache de bleu vif du ciel réfléchi apparaître sur la surface agitée.

-Traverser de haut en bas des vallées autour de virages en épingle à cheveux où l’on voit le croisement constant de lignes horizontales, de sommets de falaises et de collines -étroites lamelles de couleur qui se tissent en rythme et en couches, bord différent du paysage qu’on aborde -surtout si le soleil est derrière -tellement la couleur paraît plane et dense.

-Fixer le bleu du ciel reflété dans une flaque dans le sable, elle vire d’un jaune pâle au jade et au turquoise, elle ménage de façon inattendue un composé curieux, une non-couleur gris-cendre.

-Voir le premier blanc de l’écume, les bleus de la mer et du ciel à travers le tracé délicat d’une rangée d’arbres nus l’hiver, et puis voir la même vue sans cette interruption. Dans un cas, une large étendue qui s’éloigne vers un horizon distant, dans l’autre, un cloisonné vertical de couleur brillante et fragmentée.

-Marcher sur les falaises un jour de vent -l’herbe rêche serpente devant soi comme si autant de minuscules fanions argentés étaient fixés à la terre.

-Remarquer combien le vert du tamaris paraît plus jaune contre le bleu du ciel que contre les gris du paysage.

-Observer les bandes sombres de l’eau froissée -violet, bleu, de nombreuses teintes de gris- pendant qu’une bourrasque balaye la mer.

Mais quelle que soit l’occasion, les plaisirs de la vue ont une chose en commun -ils vous prennent au dépourvu….

Il me semble que c’est là que réside le travail d’un artiste. Je me suis rendu compte en partie à travers ma propre expérience et en partie à travers les grands maîtres de l’art moderne que ce n’était pas la mer elle-même, ces rochers en particulier ou ces vallées qui constituaient l’essence de la vision, mais qu’ils étaient les agents d’une réalité plus grande, d’un pont que la vision projette de notre coeur le plus intime au plus lointain de ce qui nous entoure.

J’ai découvert que je peignais afin de « rendre visible ».

P34-35 L’esprit de l’oeil  Bridget Riley beaux-arts de Paris les éditions;