l’art regarde la vie…

L’art regarde la vie, ça le regarde.

titre emprunté à Mathilde Monnier et Jean-Luc Nancy me permet d’emblée de situer ma réflexion.

Pour s’inscrire comme passeur d’une démarche artistique contemporaine, il faut prendre des risques :

«Partir d’un questionnement, c’est assumer de mettre son propre questionnement en jeu, ce n’est pas juste le jeter à un groupe, c’est le conduire (conduire son cheminement) sans en connaître la finalité.

Transmettre un savoir, c’est le transmettre avec tout ce que cela comporte de variations et d’amplitudes, de marges, de doutes, de certitudes, de questions et de réponses. » (Mathilde Monnier)

Que cela soit lors d’un atelier de longue durée, un stage ponctuel ou même dans le cadre de l’enseignement secondaire, il est important de donner des moyens, une structure pour faciliter l’approche créative de cet art en perpétuelle évolution.

Respirer l’instant

“Le geste guidé par ma respiration crée des émotions intenses.

J’inspire, mon ventre se gonffle, mon corps s’étire; dans l’air, mon pinceau trace, ma tension s’intensifie.

Je souffle, mon ventre se creuse, mon corps tombe. Sur le papier, mon pinceau attaque, soutient la pression. Lorsque je suis vide, il se lève. Plus de limite pour mon corps qui s’étend dans l’espace. Je vis dedans, je veux donner, je veux inscrire, et le papier obstacle est là. Le geste peinture demande une plus grande observation de l’obstacle à qui l’on offre une énigme.

La beauté du geste rend sa dignité à l’instant qui passe.

Respirer l’instant: tel est l’enjeu”. (Camille Dufour stagiaire. )

Ce texte reprend ce que Camille Dufour (17 ans) a proposé comme verbalisation dans le cadre d’un projet dans un document audio .

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Cette expérience nous entraine directement au cœur des éléments essentiels de l’art contemporain: la mobilisation du corps tout entier et l’exigence d’être dans l’instant.

Enrichir un carnet

C’est le compagnon idéal dans ce cheminement : pour certain, il sera proche de la démarche psychanalytique, pour d’autre carnet de bord ou carnet de croquis. L’important, c’est qu’il devienne l’espace personnel que l’animateur ne connaitra pas ou peu en fonction du désir de partage de l’expérience. Un espace intime accessible à tous ; dans une poche, un tiroir, l’immensité de la recherche personnelle a sa place. Le carnet suivra toutes les étapes du travail personnel avant, pendant et après la période d’apprentissage .

S’ouvrir au monde

« Souvent il m’arrive de sortir de mon atelier pour oublier la bonne idée que je viens d’avoir. Je ne rentre que lorsque j’ai retrouvé une virginité de création. (Robert Rauschenberg).

C’est le moment de l’enrichissement du vocabulaire formel. Se laisser surprendre par ce que personne n’a vu dans ce que tout le monde a vu. Oser prendre le temps de la rencontre, de l’hésitation, poursuivre la respiration et être prêt à attaquer l’inconnu de l’espace de création.

« N’importe quel morceau, n’importe quelle vieille pierre, n’importe quel coin de trottoir ou de mur, si près du rien du tout, si neutre, si abandonné, comme il est beau, comme il parle, comme il a de la force, de la douceur, de la pensée ! … C’est comme si cet endroit était le plus important du monde, le plus durable, puisqu’il est là quand on est là. (JMG. Le Clézio ») La marque d’un engin de terrassement deviendra à l’atelier cicatrice personnelle et blessure de la terre. Une clairière devient le haut-lieu personnel et donne une référence de structure d’espace pour la peinture.

Il faut lutter pour que les personnes les plus attachées à la production se rendent compte que c’est là que le temps se gagne, que la peinture se nourrit, qu’elle devient vraiment aventure. Ne pas connaître d’avance l’étape finale d’un travail, mais faire de l’atelier, un laboratoire.

Investir l’atelier

Revenir dans ce lieu où chacun a une place privilégiée permettant l’approfondissement personnel, les échanges et où toutes les formes d’art seront présentes simultanément. Une démarche contemporaine se nourrit de toutes les pratiques. Le mélange ou la complémentarité de celles-ci est un gage d’ouverture. Découvert en début de travail, un espace donne une multitude de traces à exploiter : en collection, empreintes , photos, installation… pour une recherche sur le lieu, l’espace, le territoire ou la mémoire. Cette découverte rejoint le plus personnel et le plus universel. L’atelier devient alors le repère, le lieu d’intériorisation ou de recherches formelles et techniques mais le va et vient entre extérieur et intérieur sera constant jusqu’à la mise en situation in situ. La peinture est devenue un médium vivant, non attaché à la toile ou au chevalet mais attaché à la réflexion sur le langage et sur le sens humain.

Une expérience de stage a permis, par exemple, de baliser une commune d’installations artistiques. Ce travail était f ait d’analyses subjectives : topographiques, historiques ou sociologique…

L’atelier est le lieu où peuvent s’inventer de nouvelles approches : répondre au modèle vivant plutôt que de le dessiner académiquement ou froidement. Introduisant différents moyens de sensibilisation : lumière, texte, mise en situation, écoute, le dessinateur pourra approcher avec émotion la caresse de la feuille-corps.

Une autre recherche importante et liée depuis la moitié du XXès. est celle sur le geste .

Pollock a mis en évidence l’importance du moment de création, du geste pictural qui devient espace – danse. Apprivoiser le geste se fera par la complémentarité avec la musique. La pluridisciplinarité de l’approche artistique permettra aussi de s’ouvrir à la musique contemporaine. La danse contemporaine est, elle aussi une source inépuisable. En effet, montrer des exemples de plasticiens enfermera parfois trop les stagiaires (qui ont parfois tendance à la copie) alors que le domaine de la danse contemporaine permet de développer une réflexion approfondie sur le geste , l’espace, le rythme.

Des tas d’expériences pourraient être développées, l’important à retenir, c’est l’ouverture, le décloisonnement et l’encouragement d’une démarche la plus personnelle possible car l’approche de l’art contemporain est une ouverture à tous les possibles.

Au regard de l’autre

Je l’avais vu – Je ne le savais pas – Je le crée – Ils le verront –

C’est le moment où se révèlent des choses que l’on a peu ou pas regardées ou au contraire qui rejoignent la petite ou grande mémoire.

Le regard de l’autre, c’est d’abord accepter de s’étonner soi-même. Une des nouveautés de l’art contemporain, c’est de pouvoir passer de la recherche à la monstration sans devoir passer obligatoirement par la « réalisation finale ». La mise en situation, l’exposition… peut se faire à partir d’un travail en cours « work in progress ». C’est l’occasion de montrer la richesse de variations ou de montrer les recherches dans différents domaines : gravure, peinture, volume, ce qui confirmera la conception de l’atelier – laboratoire.

C’est le moment aussi de vivre de riches temps de rencontre avec les autres créateurs. C’est l’occasion de faire comprendre que l’art contemporain est proche et lisible.

L’analyse

L’analyse, le commentaire sur l’œuvre est un des moments les plus importants de l’atelier.. C’est le moment de prendre du recul, reformulation des intentions du créateur. Il est temps d’être exigeant tant dans le regard que dans l’apport de pistes pour une suite à la recherche. Lorsque les œuvres sont présentées, mais peut-être aussi en milieu de parcours, il faut prendre la distance. Bien évidemment, le stagiaire sera respecté et encouragé, mais la distance va permettre de recontextualiser la démarche, la resituer dans l’ensemble de l’histoire de l’art, dans l’ensemble : de la réflexion philosophique jusqu’à l’application technique en passant par l’analyse du langage, c’est à dire des moyens plastiques.

Différentes pistes

Lors de premières approches de la démarche artistique, un travail basé sur l’auto-fiction engage beaucoup plus authentiquement le stagiaire. L’auto-fiction donne directement l’orientation du travail, c’est à dire la distance requise pour ne pas transformer l’atelier en expression d’art-thérapie. L’œuvre de Sophie Calle ou d’Annette Messager nous donne une base inépuisable d’enrichissement pour l’animation de l’atelier.

Un travail sur la mémoire permet aussi de comprendre que l’art se situe entre la petite et grande histoire, que le personnel doit rejoindre l’universel. Le travail de Boltanski nous donne toutes les étapes pour construire cette réflexion et nous permet aussi de rentrer dans la compréhension de l’art contemporain par l’empathie humaine autant que par la recherche plastique. Le support d’une préoccupation humaine ou un thème lié à l’actualité facilite grandement l’ouverture au contemporain.

La mise en question du langage traverse tous les moments de l’atelier mais peut aussi être le moteur de l’atelier. Cela s’adresse plus particulièrement à un public qui a déjà fait un chemin de création ou a été confronté à l’art contemporain lors d’expositions.

*Ce texte est le compte-rendu d’un exposé , dans le cadre des C.E.C (centre d’expression et de créativité). A cette occasion, j’ai été amenée à présenter différents points de ma démarche pédagogique tant dans les cours que dans les stages.